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28.10.2008
La chronique du mardi 28-10-08
La femme invisible
Il est minuit passé. Je sors d’une émission de télévision qui a duré deux heures. Comme toujours je suis fatiguée mais surtout insatisfaite de n’avoir pas dit les mots justes, la phrase qui, peut-être vous aurait convaincu. Raconter ma vie, quel intérêt ? Il parait que ça fait people. Alors le journaliste-hôte s’en est donné à cœur joie : ses auditeurs on line aussi. Pas une seule femme ! Mais à la porte, un technicien me tend son portable : une auditrice qui veut absolument vous parler. Madame, je vous ai suivi du début à la fin, je partage entièrement vos positions : il faut absolument qu’on se voit.
Je donne mon adresse
Ce n’est pas compliqué. Tout le monde sait où me trouver à Douala. Mais c’est comme cette histoire d’un des plus magnifiques romans de la littérature nord-américaine, que rapporte Catherine Bastard à propos de l’élection américaine. Un jeune étudiant noir d’Alabama, le plus éminent de sa génération, se bat pour faire ses études, s’élever dans l’échelle sociale et atteindre le « rêve américain ». Mais avant de lui octroyer une telle position de pouvoir, il va être soumis à l’épreuve du feu. Une épreuve nommée « Bataille royale ». L’on exige de ce jeune qu’il lutte violemment contre d’autres Noirs, dans un pugilat féroce, qu’ils s’étripent et saignent à flots pour la jouissance d’un groupe de spectateurs blancs.
C’est le prix de son futur succès et, suggère l’auteur, le prix que doit payer tout homme noir dans la société nord-américaine : se soumettre à ce que veulent lui imposer les Blancs ou…devenir invisible. Tel est le destin final du protagoniste : il raconte son histoire depuis une cave secrète à New York, un souterrain dostoïevskien éclairé par 1367 ampoules allumées jour et nuit. Malgré une telle lumière, personne ne voit cet homme. Personne de le reconnaît. Personne n’accepte son droit à exister au-delà des stéréotypes.
Peut-être que le prix à payer quand on est une femme (noire), dans notre société, et que non seulement on dit faire la politique, mieux qu’on veut libérer son peuple, c’est devenir invisible : c'est-à-dire quoi que vous fassiez, on ne vous voit pas ! Vous vous présentez à une élection présidentielle, on refuse votre candidature pour que le peuple ne vous voit pas ! Vous voulez faire des meetings même dans votre village, on vous menace d’accident de voiture ! Vous battez campagne dans tout un département, un des plus peuplés du pays, on refuse de vous mettre sur la liste électorale pour que le peuple ne vote pas pour vous ! Vous réussissez à réunir l’opposition alternative dans un Front commun, on ne vous voit pas ! Vous organisez un contre-sommet France-Afrique, on vous traite juste « d’intellectuelle », d’accord, dans le journal « Le Monde » tout de même ! Vous réussissez même l’exploit de convaincre l’opposition institutionnelle de descendre dans la rue pendant ce Sommet mais on ferme les yeux très fort pour ne pas vous voir, parce qu’on ne veut pas vous voir : madame vous n’étiez pas au Carrefour Warda !
Soutenir une femme,
une prouesse difficile
Pour soutenir une femme – même dans la vie quotidienne-cela demande beaucoup de générosité : une prouesse difficile pour les hommes. Vous avez vu, cela a dépassé les Français. Même les Américains ont eu le choix facilité : un exploit déchirant ! Alors j’ai dit : mais demain, je ne serais plus là, il faut bien que cette lutte continue. Un mot terrible qui a marqué des femmes. Il paraît qu’elles n’ont retenu que ça sur deux heures de cette douce conversation, finalement. Et surtout la tranquillité avec laquelle j’aurai dit cela…
Alors venir me reprocher de vouloir faire carrière politique à 50 ans, - d’abord j’en ai dix de plus - à coup d’interviews et de petits articles (cela s’appelle les chroniques) dans la presse locale (!), c’est être un tantinet ratatiné quelque part… Le drame avec ces hommes-là c’est que parfois c’est jusqu’ au cerveau. Je ne suis pas satisfaite de ma réponse : je n’aurais pas voulu comparer mon invisibilité, entretenue, à celle du président Biya qui lui, a tout un pays, tous les moyens légaux et illégaux à sa disposition pour apparaître aux Camerounais. Il n’empêche qu’il n’a pas été élu président en 1982…qu’en 2004, il n’y a pas deux millions d’électeurs qui ont voté pour lui et que son Assemblée nationale actuelle a été mis en place avec un taux historique d’abstention. C’est une femme qui me disait en réaction à ces petits articles, en mars dernier, après les événements de février : vous avez tout dit ; une chose est sûre, nul ne peut cacher la lumière du soleil et on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps…
S’il y a 12 millions de femmes au Cameroun, je suis sûre qu’au moins six me soutiennent parce qu’elles savent que je défends leur cause depuis toujours et jusqu’à ce qu’elles libèrent ce pays et que par cette action héroïque, elles se libèrent d’une oppression millénaire. C’est cela être féministe. Nous avons contribué à mettre en place un TPI avec nos « ONG » et la question de la violence comme celle des droits des femmes y ont déjà connu des avancées même devant le refus de l’Etat camerounais de ratifier cette Charte. Nous nous battons depuis 1999, pour un salaire minimum social, à chaque femme citoyenne de ce pays, à chaque travailleur camerounais pour un SMS qui permette à chaque famille camerounaise de vivre au-dessus du seuil de la pauvreté, une pauvreté produite et entretenue…
Nos enfants sont sur face-book
Ce sont les anciens du collège de la Retraite ou de Vogt, du Lycée Leclerc, puis de Mont. Sur une population en âge de voter de 8 millions, 370 000 sont connectés au Cameroun. Si nous disons que les jeunes de 18 à 40 ans représentent 65% de ces fanatiques du Net, cela fait tout de même plus de deux millions. Lançons le sondage, ou si vous préférez un référendum sur le Net : juste cette question simple : oui ou non connaissez-vous madame…? C’est d’abord le dernier Salon où l’on cause, où l’on se montre, il faut qu’on vous voit : d’où le nom « Face book ».Certains ont été jusqu’à me proposer d’y être parmi leurs amies ! D’autres y sont non seulement avec leurs meilleures petites mais aussi avec leurs enfants (déjà!) ces bébés de 3 ou 4 ans qui surfent à l’aise ! Ils ne m’appellent pas seulement « mamaman » je suis aussi leur « lideur politique » ! « Nul doute que votre action rentrera dans l’Histoire » !
D’autres m’ont gratifiée de messages les plus émouvants sur mon blog, des milliers de visites chaque mois parce que : vous êtes la voix des sans voix : cela fait quand même pas mal de monde au Cameroun. Je sais désormais que j’aurai quelqu’un à qui m’adresser dans mes moments de détresse. Je suis de tout cœur avec vous et je vous soutiens dans vos entreprises. Allez de l’avant car nous avons besoin des personnes comme vous. Mme…qu’on ne présente plus car, étant une citoyenne engagé que l’on écoute avec intérêt et aime lire. Soyez tranquilles, nous avons l’équilibre physique et mental nous avons aussi la foi (!) qu’un jour ça va changer… nous ne voulons qu’une chose, que ce pays change et que chaque Camerounais …puisse trouver son compte. Pour moi, le bon Dieu est une femme. Je lutterai pour que les Camerounais et le monde entier vous connaisse, etc. etc.
Des centaines de déclaration d’amour…pour ce pays. Paul Ngallé vient d’éditer un livret percutant de quelques unes de ces réactions. Navrée pour ceux qui auraient voulu gardé l’anonymat, vieux réflexe certes compréhensible, des victimes de tout régime fasciste. Obama, c’est le jour J-7. Nous c’est deux jours après… Je veux voir ça de mon vivant : le peuple camerounais rassemblé, guidé par sa jeunesse, « ce jour de gloire…qui n’est plus loin, descendre, la main dans la main les allées flamboyantes de nos capitales en se tutoyant ».
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Opération "100 femmes au parlement", le combat continue.
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